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Parmi les espèces probiotiques les plus étudiées de ces vingt dernières années, lactobacillus gasseri occupe une place singulière. Cette bactérie lactique fait partie des micro-organismes commensaux que l'on retrouve naturellement dans la flore intestinale, buccale et vaginale humaine. Plusieurs souches précises, notamment SBT2055 et BNR17, ont été évaluées dans des essais cliniques portant sur la composition corporelle, le confort digestif ou l'équilibre vaginal [1]. Les résultats publiés depuis le début des années 2000 sont parfois contrastés et invitent à la prudence : les effets observés sont généralement modestes, dépendent de la souche utilisée, du dosage en unités formant colonies (UFC) et de la durée de supplémentation. Cette page propose une synthèse rigoureuse des connaissances actuelles sur cette espèce probiotique, ses mécanismes proposés, ses usages documentés, ses limites et ses précautions d'emploi.
Lactobacillus gasseri appartient au genre historique Lactobacillus, récemment réorganisé sur le plan taxonomique. Il s'agit d'une bactérie à Gram positif, non sporulée, anaérobie aérotolérante, capable de fermenter le lactose et différents glucides simples pour produire de l'acide lactique. Cette propriété la classe parmi les bactéries lactiques (LAB), un groupe largement utilisé dans la fermentation alimentaire et la conception de compléments probiotiques à visée digestive.
En 2020, une révision majeure publiée dans International Journal of Systematic and Evolutionary Microbiology a éclaté l'ancien genre Lactobacillus en plus de vingt nouveaux genres [2]. L'espèce gasseri conserve toutefois son rattachement au genre Lactobacillus au sens strict, aux côtés de L. acidophilus, L. crispatus, L. johnsonii et L. iners, qui forment le « complexe acidophilus ». Sur les étiquettes commerciales, la dénomination Lactobacillus gasseri reste donc d'actualité.
Cette espèce est retrouvée à la fois dans le tractus gastro-intestinal, dans la cavité buccale et dans le microbiote vaginal. Sa présence dans le lait maternel a également été documentée, ce qui suggère une transmission précoce de la mère à l'enfant. Les concentrations varient fortement d'un individu à l'autre, en fonction du régime alimentaire, de l'âge, de l'utilisation d'antibiotiques et du statut hormonal. Sa capacité à produire de l'acide lactique et certaines bactériocines contribue à limiter la prolifération de micro-organismes indésirables dans ces niches.
L'espèce a été isolée pour la première fois dans les années 1980, à partir d'échantillons fécaux humains. Le nom gasseri rend hommage au microbiologiste français Francis Gasser, qui contribua à sa caractérisation. Les premières études se sont concentrées sur les propriétés antimicrobiennes et la capacité d'adhésion aux cellules épithéliales.
La publication d'un essai randomisé contrôlé japonais en 2010, portant sur la souche SBT2055 et une boisson fermentée, a marqué un tournant médiatique [3]. Les auteurs rapportaient une réduction modérée de la masse grasse abdominale chez des adultes en surpoids après douze semaines. D'autres travaux, conduits sur la souche coréenne BNR17, ont par la suite exploré l'effet sur le tour de taille [4]. Plus récemment, des méta-analyses parues entre 2020 et 2023 ont nuancé ces résultats : les effets restent modestes, hétérogènes, et la qualité méthodologique des essais demeure variable.
Le microbiote intestinal regroupe plusieurs dizaines de billions de micro-organismes interagissant avec l'épithélium, le système immunitaire et le métabolisme de l'hôte. Les probiotiques tels que L. gasseri sont étudiés pour leur capacité à coloniser transitoirement le tube digestif et à moduler certains paramètres fonctionnels.
Plusieurs hypothèses mécanistiques sont avancées dans la littérature : production d'acide lactique abaissant le pH luminal, sécrétion de bactériocines (gassericines A et K7), compétition avec des micro-organismes indésirables pour les sites d'adhésion, participation à la fonction de barrière intestinale via la modulation des protéines de jonction serrée, et interactions avec les cellules associées à la muqueuse. Aucune de ces actions ne suffit à elle seule à expliquer les effets cliniques observés ; elles agissent vraisemblablement de manière combinée et variable selon la souche [5].
Certaines études ont évalué l'impact de L. gasseri sur le confort digestif, notamment chez des sujets se plaignant de ballonnements ou d'inconfort fonctionnel. Les résultats vont d'une amélioration symptomatique modérée à une absence de différence significative par rapport au placebo. Cette espèce peut être envisagée dans le cadre d'une approche globale incluant l'alimentation et d'autres bactéries du genre Bifidobacterium. Pour élargir cette approche, vous pouvez consulter notre dossier consacré aux aliments fermentés riches en probiotiques naturels.
C'est sur ce terrain que L. gasseri a acquis sa notoriété grand public, à partir d'essais conduits principalement au Japon et en Corée du Sud. Les données disponibles concernent surtout deux souches : SBT2055 (commercialisée sous des dénominations apparentées au lait fermenté) et BNR17.
Dans l'essai de Kadooka et al. (2010), portant sur 87 adultes japonais en surpoids, l'ingestion quotidienne de 200 g d'un lait fermenté contenant environ 10^8 UFC/g de SBT2055 pendant 12 semaines a été associée à une diminution moyenne de la graisse viscérale d'environ 4,6 % par rapport à la mesure initiale [3]. L'essai conduit sur BNR17 chez des adultes en surpoids pendant 12 semaines a rapporté une réduction modeste mais statistiquement significative du tour de taille et du poids corporel [4]. Plusieurs méta-analyses publiées depuis ont conclu à un effet globalement faible, variable selon la durée, la dose et la population étudiée.
| Étude | Souche / forme | Dose quotidienne | Durée | Principal résultat |
|---|---|---|---|---|
| Kadooka 2010 [3] | SBT2055 (lait fermenté) | ~2 × 10^10 UFC | 12 semaines | Réduction modérée de la graisse viscérale |
| Kadooka 2013 | SBT2055 (lait fermenté) | ~10^9 à 10^10 UFC | 12 semaines | Diminution du tour de taille |
| Jung 2013 [4] | BNR17 (gélules) | 10^10 UFC | 12 semaines | Légère baisse du poids et du tour de taille |
| Kim 2018 | BNR17 (gélules) | 10^10 UFC | 12 semaines | Effet modeste sur la composition corporelle |
| Méta-analyses 2020-2023 | Souches mixtes | 10^9 à 10^10 UFC | 8 à 24 semaines | Effet faible, hétérogène, qualité variable |
Les hypothèses avancées incluent une influence sur l'inflammation de bas grade, sur l'absorption lipidique, sur certaines hormones de la satiété (leptine, GLP-1) et sur la composition du microbiote. Aucun de ces mécanismes n'est aujourd'hui démontré comme dominant. Les probiotiques sont étudiés comme un appoint éventuel à des mesures d'hygiène de vie. Pour aller plus loin, notre guide dédié explique comment perdre du poids durablement par l'alimentation.
Plusieurs travaux ont examiné l'effet de L. gasseri sur des marqueurs immunitaires. La littérature comprend des études in vitro montrant une modulation de la production de cytokines par les cellules dendritiques, ainsi que quelques essais cliniques chez l'humain.
Une revue Cochrane plus large sur les probiotiques et les infections respiratoires hautes a rapporté un effet globalement modeste, sans pouvoir isoler l'apport spécifique de L. gasseri. Les données disponibles ne permettent pas d'affirmer un bénéfice constant dans ce domaine. La fonction de barrière intestinale et la maturation du système immunitaire sont étudiées comme leviers indirects, mais les preuves restent préliminaires [6].
Quelques études ont exploré l'usage de L. gasseri dans le cadre de la rhinite allergique saisonnière, suggérant une diminution modérée de certains scores symptomatiques. Là encore, l'hétérogénéité méthodologique limite la portée des conclusions ; ces résultats sont à considérer comme exploratoires.
Le microbiote vaginal sain est dominé chez de nombreuses femmes par des lactobacilles, dont L. crispatus, L. gasseri, L. jensenii et L. iners. Ces espèces produisent de l'acide lactique et, pour certaines, du peroxyde d'hydrogène, contribuant à maintenir un pH acide défavorable aux micro-organismes indésirables.
Plusieurs essais ont évalué l'administration orale ou vaginale de L. gasseri, seule ou en association, en accompagnement d'une prise en charge médicale de l'équilibre de la flore vaginale. Les résultats suggèrent un intérêt possible sur le maintien de cet équilibre à court terme. Les protocoles, formes galéniques et durées varient fortement d'une étude à l'autre, et ce type de supplémentation s'envisage en complément d'un suivi médical, jamais en remplacement. Pour le confort urinaire, complémentaire mais distinct, vous pouvez consulter notre fiche sur le jus de canneberge et les proanthocyanidines de type A.
La flore vaginale et intestinale subit d'importantes modifications pendant et après la grossesse. Certaines femmes s'orientent vers une supplémentation probiotique au cours de cette période ; les données spécifiques à L. gasseri dans ce cadre restent limitées. Un échange avec un professionnel de santé est conseillé. Notre dossier compléments alimentaires utiles après l'accouchement fait le point sur les nutriments à surveiller.
L'expression « Lactobacillus gasseri » recouvre des produits très différents. La souche, son numéro de dépôt en collection internationale et la dose en UFC déterminent le niveau de preuve disponible.
Les essais cliniques utilisent généralement des doses comprises entre 10^9 et 10^10 UFC par jour, soit 1 à 10 milliards de bactéries vivantes. Des doses inférieures ont été testées, avec des résultats moins concluants. Au-delà de 10^11 UFC, peu de données existent et la balance bénéfice/risque n'est pas mieux documentée. La viabilité des bactéries à la date limite d'utilisation, et non à la fabrication, constitue un critère de qualité majeur à vérifier sur l'étiquette.
Les modalités d'utilisation varient selon la forme galénique (gélules gastro-résistantes, sachets, poudres, produits laitiers fermentés). Quelques principes communs ressortent toutefois de la littérature. Pour celles et ceux qui souhaitent une formule prête à l'emploi, nos ferments probiotiques en gélules associent plusieurs souches sélectionnées.
Une étude de Tompkins et al. parue dans Beneficial Microbes a comparé la survie de lactobacilles ingérés à jeun, avant, pendant ou après un repas léger. Les meilleurs taux de survie au passage gastrique ont été observés lorsque la prise se faisait juste avant ou pendant un repas modérément gras. Cette donnée, obtenue avec d'autres lactobacilles, est souvent extrapolée à L. gasseri. La prise est généralement quotidienne, à heure régulière.
La quasi-totalité des essais randomisés positifs portent sur des cures de 8 à 12 semaines, parfois davantage. Les effets observés s'estompent généralement après l'arrêt, ce qui reflète une colonisation transitoire plutôt qu'une implantation durable. Une cure trop courte (moins de 4 semaines) a peu de chances de produire un effet mesurable. Les cures de très longue durée (au-delà de 6 mois) n'ont pas été systématiquement évaluées sur le plan de la sécurité.
La plupart des préparations doivent être conservées à l'abri de la chaleur et de l'humidité. Certaines exigent une conservation au réfrigérateur, d'autres sont stabilisées à température ambiante grâce à des procédés de lyophilisation et d'encapsulation. Les conditions de stockage influencent directement la viabilité des UFC annoncées.
L'EFSA a accordé à L. gasseri le statut QPS (Qualified Presumption of Safety), réservé aux micro-organismes considérés comme suffisamment caractérisés et sûrs pour un usage alimentaire chez l'adulte en bonne santé [7]. Ce statut ne dispense pas de précautions individuelles.
Chez la personne en bonne santé, la tolérance est généralement bonne. Les effets indésirables le plus souvent rapportés en début de prise sont des ballonnements transitoires, des gaz ou un inconfort abdominal léger, qui s'atténuent en quelques jours à deux semaines. Des réactions cutanées, des céphalées ou des nausées ont été décrites de manière isolée. Toute réaction inhabituelle justifie un arrêt et un avis médical.
Les principales limites de la littérature actuelle tiennent à la faible taille d'échantillon de nombreux essais, à une durée d'observation souvent inférieure à 12 semaines, à la diversité des souches et des formes galéniques, à la fréquence des financements industriels et à la difficulté de répliquer certains effets dans des populations occidentales. Une lecture critique des allégations marketing est recommandée : les revendications de type « brûle-graisse » ou « ventre plat » outrepassent les données disponibles et ne sont pas autorisées par la réglementation européenne.
Bien que la tolérance soit globalement bonne, certaines situations imposent une prudence accrue, voire une contre-indication formelle.
Des cas isolés de bactériémies et d'endocardites à lactobacilles ont été rapportés chez des patients sévèrement immunodéprimés, porteurs d'un cathéter veineux central, en réanimation, ou présentant une atteinte importante de la barrière intestinale. Les probiotiques ne sont pas recommandés dans ces contextes sans avis spécialisé [8]. Les nourrissons prématurés relèvent également d'une indication strictement médicalisée.
Aucun signal de sécurité préoccupant n'a été identifié pour L. gasseri chez la femme enceinte ou allaitante en bonne santé. Les données spécifiques restent toutefois limitées et une supplémentation devrait être discutée avec un professionnel.
Aucune interaction médicamenteuse majeure n'est solidement documentée. La prise concomitante d'antibiotiques à large spectre peut réduire l'effet attendu d'une supplémentation probiotique ; un décalage horaire de 2 à 3 heures est habituellement conseillé. Chez les personnes traitées par immunosuppresseurs, un avis médical s'impose.
Certaines souches comme SBT2055 ou BNR17 sont étudiées pour leur effet sur la composition corporelle. Les essais disponibles rapportent des effets modestes, de l'ordre de quelques pour cent sur la graisse viscérale ou le tour de taille, et uniquement dans le cadre d'une démarche associant alimentation et activité physique. Aucune souche ne peut être présentée comme un « brûle-graisse ».
Les essais cliniques utilisent généralement entre 10^9 et 10^10 UFC par jour, soit 1 à 10 milliards de bactéries vivantes. Le bon dosage dépend de la souche et de l'usage recherché. Suivre les recommandations du fabricant et privilégier les UFC garantis à la date limite d'utilisation est important.
Ce sont deux souches distinctes de la même espèce. SBT2055 a surtout été étudiée sous forme de lait fermenté dans des essais japonais. BNR17, d'origine coréenne, est isolée à partir de lait maternel et commercialisée principalement en gélules. Les résultats observés avec l'une ne peuvent pas être transposés à l'autre.
Les données disponibles sur d'autres lactobacilles suggèrent une meilleure survie au passage gastrique lorsque la prise se fait juste avant ou pendant un repas modérément gras. La régularité de la prise quotidienne paraît plus déterminante que l'horaire exact.
La majorité des essais positifs portent sur 8 à 12 semaines. En deçà, les effets sont rarement mesurables. À l'arrêt, les bénéfices observés tendent à s'estomper, ce qui reflète une colonisation transitoire plutôt qu'une implantation durable.
La tolérance est généralement bonne. Des ballonnements ou des gaz peuvent survenir en début de prise et s'atténuent en quelques jours. Les effets graves sont rares et concernent surtout des populations à risque (immunodépression sévère, cathéter central).
L'antibiotique réduit l'effet attendu d'une supplémentation probiotique simultanée. Un décalage de 2 à 3 heures entre les deux prises est habituellement conseillé. En cas d'antibiothérapie prolongée, un avis médical est utile pour adapter la stratégie.
Lactobacillus gasseri est naturellement présent dans certains laits fermentés, yaourts et fromages, à des concentrations variables et rarement quantifiées. Les aliments fermentés apportent une diversité microbienne intéressante, mais ne permettent pas d'atteindre les doses utilisées dans les essais cliniques.
Lactobacillus gasseri figure parmi les espèces probiotiques les mieux caractérisées sur le plan microbiologique et l'une des plus étudiées en clinique humaine. Les données disponibles, en particulier sur les souches SBT2055 et BNR17, suggèrent des effets modestes et souche-dépendants sur la composition corporelle, le confort digestif et l'équilibre vaginal. La qualité méthodologique des essais reste variable, les tailles d'échantillon souvent réduites et la transposition aux populations européennes incertaine. Le statut QPS de l'EFSA et le recul d'usage permettent de considérer cette espèce comme bien tolérée chez l'adulte en bonne santé, avec des contre-indications claires chez les personnes immunodéprimées ou porteuses d'un cathéter central. Choisir une souche documentée, vérifier le nombre d'UFC garantis à la date limite d'utilisation et respecter une durée de cure d'au moins 8 à 12 semaines constituent les principaux repères pratiques. Un avis médical reste pertinent en cas de pathologie sous-jacente ou de symptômes persistants.